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Pesticides et eau potable : quels risques ?

Pesticides et métabolites dans l’eau du robinet : d’où ils viennent, ce que signifie la limite de 0,1 µg/L, le cas du chlorothalonil et ce que l’on sait des effets sur la santé.

Introduction

La France est le premier producteur agricole de l’Union européenne, et ses ressources en eau portent la trace de plusieurs décennies d’usage de produits phytosanitaires. Utilisés contre les insectes, les champignons et les « mauvaises herbes », les pesticides ne disparaissent pas après leur application : une partie s’infiltre dans les sols, ruisselle vers les rivières ou rejoint lentement les nappes, qui fournissent environ deux tiers de l’eau potable en France.

La question n’est donc plus de savoir si l’eau contient des pesticides, mais lesquels, à quelle concentration et avec quels effets possibles. Cet article explique la notion de métabolite, la réglementation en vigueur et l’état des connaissances sur la santé.

1. Pesticides et métabolites : de quoi parle-t-on ?

Les produits phytosanitaires

Le terme « pesticide » regroupe plusieurs familles selon leur cible :

  • herbicides : contre les plantes adventices (glyphosate, atrazine, S-métolachlore) ;
  • insecticides : contre les insectes ravageurs (néonicotinoïdes, chlorpyrifos) ;
  • fongicides : contre les champignons et moisissures (chlorothalonil).

Ces substances sont conçues pour être toxiques envers des organismes vivants, ce qui justifie une surveillance de leurs effets sur l’humain et les espèces non ciblées.

Les métabolites

Dans l’environnement, un pesticide se dégrade sous l’effet de la lumière, de l’eau et des micro-organismes du sol. Cette dégradation produit d’autres molécules, les métabolites.

Ils posent trois questions :

  • Persistance : certains sont plus stables que la molécule d’origine. Ils restent dans les nappes des décennies après l’interdiction du produit, comme les métabolites de l’atrazine, interdite en France depuis 2003.
  • Mobilité : ils sont souvent plus solubles, donc migrent plus facilement vers les ressources en eau.
  • Toxicité : un métabolite peut être moins, autant ou plus toxique que la molécule mère. Tous n’ont pas été étudiés.

Le chemin vers l’eau

Schéma du transfert des pesticides des champs vers les rivières et les nappes

  • Ruissellement : la pluie entraîne les produits vers les fossés et les rivières.
  • Infiltration : une partie traverse le sol et atteint les nappes, parfois en plusieurs années ou décennies.
  • Transport aérien : lors de l’épandage, une fraction est emportée par le vent.

2. État des lieux en France

Une présence fréquente

Les réseaux de surveillance des agences de l’eau et le contrôle sanitaire des ARS montrent que les pesticides et leurs métabolites sont présents dans une grande partie des eaux brutes (rivières et nappes) et, à des concentrations plus faibles, dans une partie de l’eau distribuée.

Les molécules les plus souvent retrouvées ne sont pas forcément celles utilisées aujourd’hui : on trouve des métabolites de produits interdits depuis longtemps (atrazine déséthyl) et des métabolites de substances très employées (S-métolachlore, chlorothalonil).

Le cas du chlorothalonil R471811

Le chlorothalonil est un fongicide interdit dans l’Union européenne depuis 2019. En 2023, une campagne nationale de l’ANSES a révélé que l’un de ses métabolites, le R471811, était présent dans une majorité des échantillons d’eau analysés, souvent au-dessus de 0,1 µg/L. Jusque-là, il n’était pas recherché : l’eau n’avait pas changé, mais la surveillance s’était étendue.

Le statut de ce métabolite a ensuite évolué. En 2022, faute de données suffisantes, l’ANSES l’avait jugé « pertinent » par précaution, ce qui le soumettait à la limite de 0,1 µg/L. Le 29 avril 2024, au vu de nouvelles données fournies par le fabricant, elle l’a reclassé « non pertinent ». Des associations de défense de l’environnement contestent ce reclassement. C’est désormais la valeur indicative de 0,9 µg/L applicable aux métabolites non pertinents qui sert de référence (voir la section 4).

Des disparités régionales

La contamination n’est pas homogène. Les zones de grandes cultures et de vignes sont les plus concernées : Bassin parisien, Hauts-de-France, Sud-Ouest, vignobles. Les zones de montagne et d’élevage extensif sont généralement moins touchées.

3. Effets sur la santé

Dans l’eau du robinet, le risque en jeu n’est pas une intoxication aiguë mais une exposition chronique, à faibles doses et à plusieurs molécules à la fois, tout au long de la vie.

L’expertise collective de l’INSERM (2021)

L’INSERM a analysé la littérature scientifique publiée depuis 2013. Elle retient une présomption forte de lien entre l’exposition aux pesticides et :

  • chez l’adulte (surtout en cas d’exposition professionnelle) : les lymphomes non hodgkiniens, le myélome multiple, le cancer de la prostate, la maladie de Parkinson, les troubles cognitifs, la bronchopneumopathie chronique obstructive et la bronchite chronique ;
  • chez l’enfant exposé pendant la grossesse ou l’enfance : les leucémies, les tumeurs du système nerveux central et les troubles du développement neuropsychologique et moteur.

Des liens de présomption moyenne concernent notamment la maladie d’Alzheimer, les troubles anxio-dépressifs, certains cancers et les pathologies thyroïdiennes. La maladie de Parkinson est reconnue comme maladie professionnelle agricole depuis 2012.

Point important : ces résultats portent surtout sur les agriculteurs, leurs familles et les riverains, exposés à des doses sans commune mesure avec celles de l’eau du robinet. L’expertise ne quantifie pas le risque spécifique lié à l’eau de boisson.

L’effet cocktail

La réglementation fixe une limite par substance et une limite pour la somme des pesticides, mais elle ne tient pas compte des interactions possibles entre molécules. Un mélange pourrait avoir des effets différents de la somme des effets de chaque substance. Ce champ de recherche reste peu exploré.

4. Réglementation

Les limites de qualité

L’arrêté du 11 janvier 2007, conforme à la directive européenne sur l’eau potable, fixe :

  • 0,10 µg/L par pesticide (0,03 µg/L pour l’aldrine, la dieldrine, l’heptachlore et l’heptachlorépoxyde) ;
  • 0,50 µg/L pour le total des pesticides quantifiés.

Ces limites s’appliquent aux substances actives et à leurs métabolites jugés « pertinents ». Pour les métabolites classés « non pertinents » par l’ANSES, une valeur indicative de 0,9 µg/L s’applique : son dépassement n’empêche pas de consommer l’eau.

Une limite de précaution, pas un seuil de toxicité

La limite de 0,1 µg/L n’a pas été calculée à partir de la toxicité de chaque molécule. Fixée par la réglementation européenne dans les années 1980, elle traduisait l’objectif d’une eau sans pesticides, à un niveau proche des limites de détection de l’époque.

Pour évaluer le risque sanitaire, l’ANSES établit, molécule par molécule, une valeur sanitaire maximale (Vmax), généralement bien plus élevée. Une eau peut donc être « non conforme » (au-dessus de 0,1 µg/L) tout en restant consommable (sous la Vmax), sur décision de l’ARS.

En cas de dépassement

  1. Renforcement des contrôles et recherche de l’origine.
  2. Mélange avec une eau moins chargée provenant d’une autre ressource.
  3. Installation ou adaptation d’un traitement (charbon actif, par exemple).
  4. Dérogation préfectorale d’une durée limitée (trois ans, renouvelable), si la Vmax n’est pas dépassée, assortie d’un plan d’actions.
  5. Restriction de consommation si la Vmax est dépassée : l’eau ne doit plus être bue et le distributeur fournit une alternative.

5. Traitements

Dans les usines de production d’eau

  • Charbon actif en grains ou en poudre : la technique la plus répandue. Le charbon retient les molécules organiques, mais sature et doit être régénéré ou remplacé. Il est moins efficace sur certains métabolites très solubles.
  • Nanofiltration et osmose inverse basse pression : très efficaces, mais coûteuses en énergie, et elles produisent un concentrat chargé en polluants à gérer.
  • Oxydation avancée (ozone et peroxyde d’hydrogène, UV) : elle dégrade les molécules, avec un risque de sous-produits si elle est mal maîtrisée.

À domicile

Si vous souhaitez traiter votre eau, par exemple dans une commune sous dérogation :

  1. Filtres sur robinet ou sous évier à charbon actif : ils réduisent une partie des pesticides si la cartouche est adaptée (bloc de charbon plutôt que granulés) et changée régulièrement. Vérifiez les performances certifiées annoncées pour les pesticides.
  2. Osmoseur domestique : très efficace sur la plupart des pesticides et métabolites, mais il déminéralise l’eau (voir l’article sur le TDS), rejette une partie de l’eau et demande un entretien rigoureux.
  3. Carafes filtrantes : efficacité limitée et variable sur les pesticides, risque de prolifération bactérienne si elles sont mal entretenues.

6. Environnement et biodiversité

  • Insectes : les insecticides, dont les néonicotinoïdes, contribuent au déclin des abeilles et des pollinisateurs, aux côtés d’autres facteurs (parasites, perte d’habitats).
  • Oiseaux : moins d’insectes, c’est moins de nourriture pour les oiseaux des milieux agricoles, dont les populations ont fortement diminué depuis les années 1990.
  • Milieux aquatiques : les pesticides affectent les invertébrés, les poissons et les amphibiens.

7. Questions fréquentes

L’eau en bouteille contient-elle des pesticides ?

Généralement peu. Les eaux minérales naturelles doivent provenir de ressources protégées et ne peuvent pas être traitées pour retirer des polluants. Des métabolites de pesticides ont toutefois été détectés dans certaines d’entre elles.

Laver les fruits et légumes suffit-il ?

Partiellement. Le lavage retire une partie des résidus de surface, mais les pesticides dits « systémiques » pénètrent dans la plante. Éplucher en retire davantage, au prix d’une partie des fibres et vitamines. Les produits issus de l’agriculture biologique contiennent en moyenne moins de résidus.

Le glyphosate est-il présent dans l’eau du robinet ?

Rarement. Le glyphosate se fixe fortement dans les sols et migre peu vers les nappes. On le retrouve surtout dans les rivières après des pluies. Son métabolite, l’AMPA, est plus fréquent. D’autres herbicides, comme ceux utilisés sur le maïs, sont bien plus présents dans les nappes.

Comment savoir si mon eau contient des pesticides ?

Les résultats du contrôle sanitaire de votre commune sont publiés sur le site du ministère de la Santé et consultables sur la carte What-Water. Une synthèse annuelle de l’ARS est aussi jointe à une facture d’eau par an. Attention : seules les molécules recherchées peuvent être trouvées, et la liste varie selon les départements.

Les pesticides disparaissent-ils avec le temps ?

Cela dépend. Certains se dégradent en quelques jours. D’autres persistent très longtemps : le chlordécone, utilisé aux Antilles jusqu’en 1993, contaminera certains sols pendant des siècles. Les métabolites prolongent souvent la durée de la pollution.

8. Glossaire

  • Produit phytosanitaire : terme réglementaire désignant les pesticides utilisés pour protéger les végétaux.
  • Métabolite : molécule issue de la dégradation d’une substance mère.
  • Métabolite pertinent : métabolite dont les propriétés justifient l’application de la limite de 0,1 µg/L, selon l’évaluation de l’ANSES.
  • Vmax : valeur sanitaire maximale, fixée par l’ANSES, au-delà de laquelle l’eau ne doit pas être consommée.
  • Limite de qualité : seuil réglementaire (0,1 µg/L par pesticide) qui traduit un objectif de qualité, pas un seuil de toxicité.
  • Systémique : se dit d’un pesticide qui circule dans la sève de la plante.
  • Perturbateur endocrinien : substance capable d’interférer avec le système hormonal.

Conclusion

Les pesticides dans l’eau potable sont une pollution diffuse et durable, héritée de choix agricoles anciens. La surveillance s’est élargie à de nombreux métabolites, ce qui explique en partie la hausse des non-conformités constatées ces dernières années. Pour la santé, la distinction entre limite de qualité et valeur sanitaire est essentielle : une non-conformité n’est pas, en soi, un danger immédiat. À long terme, la réduction des usages à la source reste plus efficace que des traitements de plus en plus coûteux.

Sources

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