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Résidus de médicaments dans l’eau : ce que l’on sait

Comment les médicaments rejoignent rivières et nappes, quelles concentrations on mesure dans l’eau potable, leurs effets sur la faune et les incertitudes pour la santé humaine.

Introduction

Une fois avalés, les médicaments ne disparaissent pas. Après avoir agi, ils sont en grande partie excrétés dans les urines et les selles, sous forme inchangée ou de métabolites, et rejoignent les eaux usées.

Les stations d’épuration, conçues pour traiter la matière organique et les nutriments, n’éliminent qu’une partie de ces molécules. Des résidus d’antalgiques, d’anti-inflammatoires, d’antidépresseurs, d’hormones ou d’antibiotiques se retrouvent ainsi dans les rivières et, à l’état de traces, dans certaines nappes et eaux du robinet.

Cet article fait le point sur les sources, les concentrations mesurées, les effets observés sur la faune, les incertitudes pour la santé humaine et le lien avec l’antibiorésistance.

1. Le parcours des médicaments dans l’environnement

Schéma du cycle des résidus de médicaments, du domicile à la rivière

Les sources

  1. L’excrétion humaine, à domicile et à l’hôpital : c’est la source principale. Selon les molécules, 30 à 90 % de la dose ingérée est excrétée sous forme active ou de métabolites. Les hôpitaux rejettent des molécules spécifiques (anticancéreux, produits de contraste), mais l’essentiel de la charge vient des foyers.
  2. Les médicaments jetés dans l’évier ou les toilettes : une pratique en recul, mais qui contamine directement le réseau.
  3. L’élevage : antibiotiques et antiparasitaires vétérinaires se retrouvent dans les lisiers et fumiers épandus, puis ruissellent vers les eaux.
  4. L’industrie pharmaceutique : ses rejets sont encadrés, mais peuvent causer des pollutions locales importantes près de certains sites de production, notamment en Asie.
  5. La pisciculture : des traitements sont ajoutés directement dans l’eau des bassins.

Des stations d’épuration inégalement efficaces

Les stations d’épuration utilisent surtout des bactéries pour dégrader la pollution organique. Or beaucoup de médicaments sont conçus pour être stables.

  • Certains sont bien éliminés, comme le paracétamol.
  • D’autres passent presque intacts, comme la carbamazépine (antiépileptique) ou le diclofénac (anti-inflammatoire).
  • Selon la molécule et le procédé, l’élimination va de presque nulle à plus de 90 %.

L’eau traitée retourne à la rivière, qui peut servir de ressource pour l’eau potable en aval.

2. Quelles molécules retrouve-t-on ?

Les familles les plus détectées

  1. Anti-inflammatoires et antalgiques : ibuprofène, diclofénac, kétoprofène, paracétamol.
  2. Antiépileptiques et psychotropes : carbamazépine (très persistante, utilisée comme marqueur de contamination par les eaux usées), oxazépam (anxiolytique), certains antidépresseurs.
  3. Antibiotiques : sulfaméthoxazole, ofloxacine.
  4. Hormones : œstrogènes naturels et de synthèse (contraception, traitements de la ménopause), actifs à des concentrations de l’ordre du nanogramme par litre.
  5. Bêtabloquants : aténolol, sotalol.
  6. Produits de contraste iodés (scanner) et à base de gadolinium (IRM), très persistants.

Les concentrations

  • Microgrammes par litre (µg/L) dans les eaux usées.
  • Nanogrammes par litre (ng/L) dans les rivières et, quand ils sont détectés, dans l’eau potable.

Pour se représenter ces ordres de grandeur : un morceau de sucre (environ 5 g) dissous dans une piscine olympique (2 500 m³) donne une concentration d’environ 2 µg/L. Un nanogramme par litre, c’est mille fois moins. C’est infime, mais certaines molécules, comme les hormones, ont un effet biologique sur la faune à ces niveaux.

En 2011, une campagne nationale de l’ANSES sur l’eau du robinet n’a quantifié aucun résidu dans environ trois quarts des échantillons. Les molécules les plus souvent retrouvées étaient la carbamazépine et l’oxazépam, à des concentrations de quelques nanogrammes par litre.

3. Effets sur la faune aquatique

Les organismes aquatiques vivent en permanence dans ces eaux, c’est chez eux que les effets sont les mieux documentés.

Féminisation des poissons

Les œstrogènes présents dans les rejets de stations d’épuration perturbent le système hormonal des poissons mâles :

  • production de vitellogénine, une protéine normalement produite par les femelles ;
  • apparition d’ovocytes dans les testicules (intersexualité) ;
  • baisse de la fertilité. Dans un lac expérimental canadien, l’ajout d’un œstrogène de synthèse à 5-6 ng/L a entraîné l’effondrement d’une population de poissons en quelques années (Kidd et al., 2007).

Changements de comportement

  • Des perches exposées à l’oxazépam deviennent plus actives et plus audacieuses, et mangent plus vite (Brodin et al., Science, 2013).
  • Certains antidépresseurs affectent la reproduction de mollusques et de crustacés.

Toxicité pour les organes

Le diclofénac provoque des lésions rénales et branchiales chez certains poissons. Chez les vautours d’Asie du Sud, qui se nourrissaient de carcasses de bétail traité, il a causé un effondrement des populations dans les années 1990-2000.

4. Risques pour la santé humaine

Ce que disent les évaluations

L’OMS (2012) et l’ANSES concluent qu’aux concentrations mesurées dans l’eau potable, un effet sur la santé humaine est très peu probable :

  • les concentrations sont très inférieures aux doses thérapeutiques (d’un facteur mille à plus d’un million) ;
  • aux concentrations mesurées, il faudrait boire l’eau du robinet pendant des milliers d’années pour ingérer l’équivalent d’un comprimé d’ibuprofène ;
  • aucun risque de toxicité aiguë ni d’effet pharmacologique n’est attendu à ces niveaux.

Les incertitudes

Plusieurs points restent ouverts :

  1. Exposition chronique : les effets d’une exposition à vie à des traces sont mal connus, notamment pendant la grossesse et la petite enfance.
  2. Effet cocktail : l’effet combiné de dizaines de molécules à faible dose est peu étudié.
  3. Perturbateurs endocriniens : pour les hormones, des effets peuvent survenir à très faible dose et selon la période d’exposition.

L’antibiorésistance

C’est l’enjeu indirect le plus important. La présence d’antibiotiques dans l’environnement favorise la sélection de bactéries résistantes.

  • Les stations d’épuration mettent en contact des bactéries d’origine fécale et des résidus d’antibiotiques : elles sont un lieu d’échange de gènes de résistance.
  • Ces bactéries et gènes rejoignent les rivières, les sols irrigués et les zones de baignade.
  • L’OMS classe l’antibiorésistance parmi les principales menaces pour la santé publique mondiale.

5. Réglementation

Aucune limite de qualité ne s’applique aux résidus de médicaments dans l’eau potable, en France comme dans l’Union européenne.

  • Contrôle sanitaire : les médicaments ne font pas partie du contrôle de routine. Des campagnes nationales ponctuelles sont menées.
  • Listes de vigilance : l’Union européenne tient une liste de vigilance pour les eaux de surface (qui a inclus des œstrogènes, des antibiotiques et des antidépresseurs). La directive (UE) 2020/2184 a créé une liste équivalente pour l’eau potable, qui comprend le 17-bêta-œstradiol, avec une valeur indicative de 1 ng/L.
  • Eaux usées : la directive (UE) 2024/3019 impose un traitement supplémentaire des micropolluants (traitement « quaternaire ») dans les stations d’au moins 150 000 équivalents-habitants, progressivement jusqu’en 2045. Au moins 80 % du coût doit être financé par les producteurs de médicaments et de cosmétiques.

6. Réduire les rejets

À la source

  • Bon usage : limiter la surconsommation de médicaments, en particulier d’antibiotiques.
  • Retour en pharmacie : rapporter les médicaments non utilisés ou périmés en pharmacie, jamais dans l’évier ou les toilettes. En France, la filière Cyclamed les collecte et les incinère avec valorisation énergétique.
  • Conception : la recherche travaille sur des molécules plus facilement biodégradables.

Au traitement

  • Stations d’épuration : l’ozonation ou le charbon actif en traitement complémentaire éliminent une large part des micropolluants. La Suisse a engagé dès 2016 l’équipement de ses principales stations, financé par une taxe.
  • Usines d’eau potable : le charbon actif et l’ozonation, utilisés dans de nombreuses usines, réduisent une grande partie des résidus. La nanofiltration et l’osmose inverse sont les plus efficaces.

7. Questions fréquentes

Les carafes filtrantes retiennent-elles les médicaments ?

En partie. Le charbon actif retient une partie des molécules organiques, dont certains médicaments, mais l’efficacité des carafes est variable et peu documentée pour ces substances.

Y a-t-il moins de médicaments dans l’eau en bouteille ?

En général, oui. Les eaux minérales proviennent de nappes protégées, moins exposées aux rejets d’eaux usées que les rivières. Des traces ont toutefois été détectées dans certaines eaux embouteillées.

Peut-on jeter un sirop dans l’évier ?

Non. Rapportez le flacon, même entamé, en pharmacie : la station d’épuration ne l’éliminera pas forcément.

Les poissons de rivière sont-ils contaminés ?

Ils peuvent contenir des traces. La plupart des médicaments s’accumulent peu dans les tissus. Les recommandations de consommation des poissons d’eau douce portent surtout sur d’autres polluants, comme les PCB et le mercure.

La pilule est-elle la cause principale de la féminisation des poissons ?

C’est un facteur parmi d’autres. L’éthinylœstradiol de la pilule est très actif, mais les œstrogènes naturels excrétés par toute la population et par les animaux d’élevage, ainsi que d’autres perturbateurs endocriniens (bisphénols, alkylphénols), y contribuent aussi.

8. Glossaire

  • Polluant émergent : substance dont la présence n’est pas forcément nouvelle, mais dont la détection et l’évaluation des risques sont récentes.
  • Micropolluant : substance présente à très faible concentration (µg/L ou ng/L) mais susceptible d’avoir des effets.
  • Antibiorésistance : capacité d’une bactérie à résister à un antibiotique.
  • Intersexualité : présence simultanée de caractères sexuels mâles et femelles chez un même individu.
  • Cyclamed : organisme agréé chargé de la collecte des médicaments non utilisés en France.

Conclusion

Les résidus de médicaments dans l’eau potable sont présents à des concentrations très faibles, et les évaluations disponibles ne mettent pas en évidence de risque pour la santé humaine à ces niveaux. L’impact sur les milieux aquatiques est en revanche établi, et la contribution des rejets à l’antibiorésistance est une préoccupation sérieuse. Les leviers sont connus : moins de consommation inutile, retour des médicaments en pharmacie et traitement renforcé des eaux usées, que la réglementation européenne rend désormais obligatoire pour les grandes stations.

Sources

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