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PFAS : comprendre les « polluants éternels »
Ce que sont les PFAS, d’où ils viennent, ce que l’on sait de leurs effets sur la santé et ce que prévoit la réglementation de l’eau potable depuis le 1er janvier 2026.
Introduction
Les substances per- et polyfluoroalkylées, ou PFAS, sont devenues en quelques années un sujet majeur de santé publique et d’environnement. On les surnomme « polluants éternels » parce qu’elles ne se dégradent pratiquement pas dans l’environnement. On en retrouve dans l’eau, l’air, les sols, l’alimentation et dans le sang de la quasi-totalité de la population.
Cet article fait le point sur leur chimie, leur histoire, leurs effets connus sur la santé, la réglementation de l’eau potable et les moyens de limiter son exposition.
1. La chimie des PFAS : pourquoi sont-ils « éternels » ?
Une famille de plusieurs milliers de molécules
Les PFAS ne désignent pas une substance, mais une famille chimique : plus de 4 700 composés recensés par l’OCDE, et bien davantage selon la définition retenue. Tous comportent une chaîne d’atomes de carbone liés à des atomes de fluor.
On distingue généralement :
- les polymères, de grosses molécules utilisées par exemple dans les revêtements antiadhésifs (PTFE) ou les textiles imperméables ;
- les non-polymères, des molécules plus petites employées comme tensioactifs ou auxiliaires de fabrication, comme le PFOA ou le PFOS. Ce sont surtout elles que l’on mesure dans l’eau.
La liaison carbone-fluor
La liaison entre un atome de carbone et un atome de fluor est l’une des plus solides de la chimie organique. Elle confère aux PFAS :
- une stabilité thermique : ils résistent à des températures élevées ;
- une stabilité chimique : ils se dégradent peu au contact des acides, des bases ou des oxydants ;
- une résistance biologique : les micro-organismes ne disposent généralement pas des enzymes capables de rompre cette liaison.
Ces propriétés expliquent leur succès industriel (résistance à la chaleur, à l’eau et aux graisses) et leur persistance : une fois dans l’environnement, ils s’y accumulent. Certains PFAS dits « précurseurs » se transforment, mais en d’autres PFAS encore plus stables.
2. Historique : de l’usage industriel au scandale sanitaire
Les années 1930-1950
En 1938, Roy Plunkett, chimiste chez DuPont, découvre par hasard le polytétrafluoroéthylène (PTFE), commercialisé sous la marque Téflon. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le PTFE sert notamment dans le projet Manhattan pour des joints résistant à l’hexafluorure d’uranium, très corrosif.
À partir des années 1950, l’entreprise 3M produit d’autres PFAS, utilisés dans des imperméabilisants (Scotchgard) puis dans des mousses anti-incendie.
Des usages multiples
Pendant des décennies, les PFAS se diffusent dans de nombreux produits :
- poêles antiadhésives ;
- vêtements de pluie et de sport ;
- emballages alimentaires anti-graisse (boîtes à pizza, sachets de pop-corn) ;
- moquettes et tissus traités anti-taches ;
- farts de ski ;
- mousses d’extinction utilisées par les pompiers, les aéroports et les sites militaires.
L’affaire de Parkersburg
Des signaux d’alerte apparaissent chez les industriels dès les années 1960-1970, sans être rendus publics. L’affaire éclate à la fin des années 1990 grâce à l’avocat américain Rob Bilott : l’usine DuPont de Parkersburg (Virginie-Occidentale) a contaminé au PFOA l’eau potable de dizaines de milliers de personnes. Cette procédure, longue de près de vingt ans, a été portée à l’écran dans le film Dark Waters (2019).
3. Sources d’exposition
L’eau potable
C’est une source importante d’exposition, surtout à proximité de sites industriels, d’aéroports ou de terrains d’entraînement des pompiers. Solubles et mobiles, les PFAS migrent des sols vers les nappes et les rivières. Ni les stations d’épuration ni les filières classiques de production d’eau potable ne sont conçues pour les éliminer.
L’alimentation
- Bioaccumulation : poissons, fruits de mer, œufs, viande et produits laitiers peuvent contenir des PFAS présents dans leur environnement.
- Migration : les PFAS des emballages anti-graisse peuvent passer dans les aliments, surtout chauds et gras.
- Agriculture : l’épandage de boues d’épuration ou l’irrigation avec une eau contaminée peut contaminer les cultures.
Pour la population générale, l’alimentation est généralement la première source d’exposition ; l’eau peut devenir prépondérante près d’un site pollué.
L’air et les poussières
Certains PFAS sont volatils. Les textiles et tapis traités libèrent aussi des particules qui se retrouvent dans la poussière domestique, ingérée involontairement, surtout par les jeunes enfants.
Les produits de consommation
Cosmétiques (fonds de teint, mascaras résistants à l’eau), fils dentaires, vêtements techniques, ustensiles de cuisine : la liste est longue.
4. Effets sur la santé : ce que dit la science
Les effets des PFAS sont bien documentés pour les composés les plus étudiés (PFOA, PFOS, PFHxS, PFNA). Pour la grande majorité des autres, les données manquent.
Effets retenus par les agences sanitaires
En 2020, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a fixé une dose hebdomadaire tolérable de 4,4 ng par kg de poids corporel pour la somme de quatre PFAS (PFOA, PFNA, PFHxS, PFOS). Les effets associés à l’exposition sont notamment :
- Système immunitaire : diminution de la réponse aux vaccins chez l’enfant. C’est l’effet critique retenu par l’EFSA.
- Cholestérol : augmentation du cholestérol sanguin.
- Foie : augmentation d’enzymes hépatiques, signe possible d’atteinte du foie.
- Développement : diminution du poids de naissance.
- Cancer : en 2023, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a classé le PFOA « cancérogène pour l’homme » (groupe 1) et le PFOS « peut-être cancérogène » (groupe 2B). Chez l’humain, les indications portent surtout sur les cancers du rein et du testicule.
- Système hormonal : des effets sur la thyroïde et les hormones sexuelles sont suspectés.
Populations sensibles
Les fœtus et les jeunes enfants sont les plus vulnérables. Les PFAS traversent le placenta et passent dans le lait maternel. Les autorités sanitaires rappellent toutefois que les bénéfices de l’allaitement restent supérieurs aux risques.
5. Impact environnemental
Les PFAS ont été détectés dans les glaces arctiques et antarctiques, dans la neige de l’Everest et dans le sang d’ours polaires et de nombreuses espèces sauvages.
Faute de dégradation, la quantité de PFAS dans l’environnement ne peut qu’augmenter tant que des rejets ont lieu. Les PFAS à chaîne longue s’accumulent le long de la chaîne alimentaire : les prédateurs (ours polaire, orque) présentent des concentrations plus élevées que leurs proies. Chez l’animal, on observe des effets comparables à ceux décrits chez l’humain : atteintes immunitaires, hépatiques et de la reproduction.
6. Réglementation
Au niveau international
La Convention de Stockholm sur les polluants organiques persistants a inscrit plusieurs PFAS, ce qui entraîne leur élimination ou leur restriction : le PFOS (2009), le PFOA (2019) et le PFHxS (2022).
Dans l’Union européenne
- La directive (UE) 2020/2184 sur l’eau potable introduit deux paramètres : 0,10 µg/L pour la « somme des PFAS » (20 PFAS listés) et 0,50 µg/L pour le « total PFAS ». Les États membres devaient les appliquer au plus tard le 12 janvier 2026.
- Dans le cadre du règlement REACH, cinq pays (Allemagne, Danemark, Norvège, Pays-Bas, Suède) ont proposé en 2023 de restreindre l’ensemble de la famille des PFAS, avec des dérogations pour certains usages. Cette proposition était toujours en cours d’examen par l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) en 2025.
En France
- L’arrêté du 30 décembre 2022, qui modifie l’arrêté du 11 janvier 2007, fixe une limite de qualité de 0,1 µg/L pour la somme des 20 PFAS. La France l’applique par anticipation depuis le 1er janvier 2023 là où des PFAS avaient déjà été identifiés, et partout depuis le 1er janvier 2026. Elle n’a pas retenu le paramètre « total PFAS ».
- La recherche de ces 20 PFAS est obligatoire dans le contrôle sanitaire depuis le 1er janvier 2026. Les ARS l’avaient généralisée dès mars 2025.
- Le TFA (acide trifluoroacétique), PFAS à chaîne très courte et le plus fréquemment détecté dans l’eau, ne fait pas partie des 20 PFAS réglementés.
- La loi n° 2025-188 du 27 février 2025 interdit depuis le 1er janvier 2026 la fabrication, l’importation et la vente de cosmétiques, de farts de ski, de vêtements et de chaussures contenant des PFAS (hors équipements de protection). L’interdiction s’étendra à tous les textiles en 2030. La loi crée aussi une redevance sur les rejets industriels de PFAS.
Un dépassement de la limite de qualité n’entraîne pas automatiquement une interdiction de boire l’eau : l’ARS évalue la situation au cas par cas et peut restreindre certains usages, en priorité pour les femmes enceintes et les nourrissons.
7. Études de cas
Le sud de Lyon
Les usines d’Arkema et de Daikin à Pierre-Bénite sont à l’origine d’une contamination des sols, de l’air et des eaux aux PFAS. Les autorités ont notamment recommandé de ne pas consommer les œufs des poulaillers domestiques dans plusieurs communes riveraines.
Rumilly (Haute-Savoie)
Le 14 novembre 2022, deux captages alimentant Rumilly ont été déconnectés du réseau : le PFOA y atteignait 0,098 à 0,124 µg/L, au-dessus de la valeur sanitaire de 0,075 µg/L retenue pour cette molécule. La commune est depuis alimentée par deux ressources extérieures, situées à Chavanod et à Chaumont. L’enquête a identifié cinq sources potentielles : le site industriel de Tefal, une ancienne usine de skis, une ancienne tannerie et deux anciennes décharges.
Zwijndrecht (Belgique)
L’usine 3M située près d’Anvers est à l’origine d’une pollution historique importante. En 2021, la découverte de terres contaminées a interrompu une partie des travaux du chantier routier Oosterweel.
8. Limiter son exposition
Le risque zéro n’existe pas, mais l’exposition peut être réduite.
Pour l’eau de boisson
Commencez par consulter les résultats du contrôle sanitaire de votre commune sur le site du ministère de la Santé ou sur la carte What-Water. Si la limite de qualité est dépassée, suivez les recommandations de l’ARS.
Pour ceux qui souhaitent traiter leur eau :
- Charbon actif : les filtres à bloc de charbon actif réduisent une partie des PFAS, surtout ceux à chaîne longue. L’efficacité dépend fortement du produit ; privilégiez un dispositif dont la réduction des PFAS est certifiée (normes NSF/ANSI 53 ou 58) et changez la cartouche selon les indications du fabricant.
- Osmose inverse : c’est la technique la plus efficace sur les PFAS. Elle a des contreparties : coût, rejet d’eau et déminéralisation de l’eau traitée.
Faire bouillir l’eau ne sert à rien (voir la FAQ).
Au quotidien
- Cuisine : remplacez les poêles antiadhésives rayées ; l’inox et la fonte sont des alternatives sans PFAS.
- Alimentation : limitez les aliments servis dans des emballages anti-graisse.
- Textiles : pour les vêtements imperméables, recherchez la mention « sans PFAS ».
- Ménage : aérez et passez l’aspirateur régulièrement pour limiter les poussières.
9. Questions fréquentes
Faire bouillir l’eau élimine-t-il les PFAS ?
Non. Les PFAS résistent à la chaleur. L’ébullition concentre même légèrement les polluants, puisqu’une partie de l’eau s’évapore.
L’eau en bouteille est-elle garantie sans PFAS ?
Non. Les eaux en bouteille proviennent de nappes qui peuvent elles aussi être contaminées, et des PFAS, dont le TFA, ont été détectés dans certaines marques. Les eaux minérales naturelles ne peuvent pas être traitées pour en retirer des polluants.
Les PFAS traversent-ils la peau ?
Très peu. L’absorption cutanée lors de la douche ou du bain est considérée comme une voie mineure par rapport à l’ingestion.
Peut-on « détoxifier » son corps des PFAS ?
Il n’existe pas de traitement spécifique. Le corps élimine les PFAS très lentement : plusieurs années pour diminuer de moitié la quantité de PFOS ou de PFOA dans l’organisme. Réduire l’exposition reste le seul levier. Un essai australien publié en 2022 a observé une baisse des taux sanguins chez des pompiers donneurs réguliers de sang ou de plasma ; ce n’est pas une recommandation médicale.
Tous les revêtements antiadhésifs contiennent-ils des PFAS ?
La plupart des revêtements classiques sont en PTFE, qui est lui-même un PFAS, même si le PFOA n’est plus utilisé pour le fabriquer dans l’Union européenne. Les revêtements dits « céramique » (sol-gel), l’inox et la fonte n’en contiennent pas. La loi de 2025 exclut les ustensiles de cuisine de son interdiction.
10. Glossaire
- PFAS : substances per- et polyfluoroalkylées.
- PFOA : acide perfluorooctanoïque, longtemps utilisé comme auxiliaire de fabrication du PTFE. Interdit dans l’Union européenne depuis 2020.
- PFOS : acide perfluorooctane sulfonique, utilisé notamment dans des mousses anti-incendie et des imperméabilisants. Restreint dans l’Union européenne depuis 2008.
- TFA : acide trifluoroacétique, PFAS à chaîne très courte, très mobile dans l’eau.
- GenX : procédé de remplacement du PFOA, utilisant des PFAS à chaîne plus courte, eux aussi persistants.
- POP : polluant organique persistant.
- Bioaccumulation : accumulation d’une substance dans un organisme lorsque l’absorption dépasse l’élimination.
- Demi-vie : temps nécessaire pour que la quantité d’une substance diminue de moitié. Pour certains PFAS, elle se compte en années chez l’humain.
Conclusion
Les PFAS ont été utiles à l’industrie, mais leur persistance rend leur pollution durable : les sols et les nappes contaminés le resteront longtemps, même si les rejets cessent. La réglementation de l’eau potable s’est nettement renforcée en 2026 avec la recherche obligatoire des 20 PFAS. Des questions restent ouvertes, en particulier sur le TFA et sur les milliers de PFAS pour lesquels on manque de données.
Sources
- Arrêté du 11 janvier 2007 modifié relatif aux limites et références de qualité des eaux (Légifrance)
- Directive (UE) 2020/2184 relative à la qualité des eaux destinées à la consommation humaine
- Loi n° 2025-188 du 27 février 2025 visant à protéger la population des risques liés aux PFAS (ministère de la Transition écologique)
- PFAS : surveillance dans l’eau de consommation et situation à Rumilly (ARS Auvergne-Rhône-Alpes)
- PFAS dans les aliments : l’EFSA évalue les risques et fixe une dose tolérable (EFSA, 2020)
